NON, il ne « faut » pas partager

En devenant maman, je suis entrée dans un monde où une phrase très fréquemment entendue est : « il faut partager. » Or, je ne partage ce point de vue.

Sur la question du « partage », je suis biaisée : avant même de me faire mes propres opinions sur la question, je suis tombée sur des articles dans un blogue que je suivais qui parlaient du livre « It’s ok not to share« . En résumé, l’auteure explique que c’est correct de ne pas obliger son enfant à prêter/partager; en fait, c’est même mieux !

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J’ai souvent remarqué que les parents plaçaient très haut dans leurs valeurs celle du « partage ». Et je les comprends; moi aussi j’espère élever un être humain doté d’une belle générosité, quelqu’un qui est gentil et aime prendre soin des autres. Sauf que dans les faits, des enfants de moins d’un an se font déjà « initier » (lire : contraindre) au partage. Or, c’est complètement inadapté; les parents qui forcent les enfants à donner leur jouet à un autre dès que celui-ci le demande font totalement abstraction de deux choses : d’une part, le fait que le partage n’a de sens que s’il est un acte volontaire et spontané, motivé par la générosité et l’envie de faire plaisir à la personne à qui on donne. D’autre part, il faut remettre dans leur contexte les capacités réelles de l’enfant à comprendre ce geste. J’ajouterais également que si votre enfant de 2 ans refuse catégoriquement de prêter ses jouets, ça ne veut aucunement dire qu,il ne deviendra pas l’adulte, voire même l’ado, le plus généreux du quartier. Il faut simplement le laisser aller à son rythme.

Je ne suis aucunement contre le partage -juste contre le fait de le forcer. Je tente d’élever mon fils afin que ses actions proviennent de motivations intrinsèques, c’est-à-dire qu’il va donner un camion à un autre petit garçon car il a sincèrement envie de lui faire plaisir, ou juste parce qu’il a décidé qu’il avait assez joué avec; pas pour faire plaisir à maman ou pour se faire dire qu’il est gentil ou bien élevé. Parce que plus tard, dans la vraie vie, c’est comme ça que ça se passe : papa et maman ne seront plus là pour le féliciter; et c’est malsain de faire une action dans le seul but de se faire bien voir des autres (conjoint, amis, collègues, etc.)

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Il y a autre chose qui m’agace dans le partage forcé, c’est un manque de compassion des adultes envers ce qui se passe réellement. Mettez-vous donc à la place de l’enfant qui vit cela : vous êtes assis à l’arrêt de bus, en train de regarder Facebook sur votre téléphone portable; quelqu’un vous réclame l’appareil pour jouer à Candy Crush, et si vous refusez les autres gens à l’arrêt de bus insistent qu’il FAUT PARTAGER ? Évidemment que, s’il s’agit d’une urgence, peu de personnes hésitent à prêter le téléphone, ou alors ils appellent eux-mêmes, mais là c’est un cas extrême où on perd l’analogie avec la situation de l’enfant qui se fait forcer à partager. Et la situation précédente, ridicule, que je viens de décrire, c’est exactement ce qu’on demande aux enfants; encore une fois, on a des exigences tellement élevées envers nos enfants…

Également,il faut comprendre qu’un jouet est toujours plus beau dans les mains d’un autre. Un enfant qui demande un jouet, et qui se le fait refuser par celui qui l’a entre les mains, va se trouver un autre jeu… et souvent refuser le premier jouet lorsqu’on lui donne enfin, absorbé dans une autre activité. Du coup, quand on force un enfant à partager « dans 5 minutes », au final plus aucun des enfants ne joue avec : le premier a été obligé de donner et le suivant s’est trouvé une autre occupation sur laquelle il se concentre désormais.

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D’ailleurs je trouve que lorsque l’enfant est absorbé dans un jeu, il est important de ne pas l’interrompre inopinément; il est en effet en plein apprentissage, en plus de travailler sa concentration. Il m’est ainsi arrivé d’observer une occasion d’auto-apprentissage par mon enfant complètement passionnante. On était en vacances à Genève, dans un quartier où, tous les après-midis, une ludothèque locale apportait des jeux et jouets dans un parc. Mon fils s’est pris de passion pour le stationnement à étages; il a testé toutes les voitures possibles, en métal, en plastique, plus ou moins longues, plus ou moins larges, avec ou sans poussée au départ, etc. Certaines ne passaient pas du tout, d’autres faisaient une partie du trajet, tandis que quelques-unes arrivaient à descendre tous les étages sans encombre. Il travaillait fort à comprendre les paramètres qui permettaient ou non la descente d’une voiture; je ne l’avais vu aussi absorbé par une tâche, c’en était presque hypnotisant.

Lorsqu’un autre garçon s’est approché, intéressé par ce jouet, sa mère lui a proposé d’explorer d’autres jouets; c’est sûr qu’on aurait pu leur dire « et si vous jouiez ensemble? » sauf qu’à leur âges (2 ans) ce n’est pas vraiment une chose qui les tente (c’est plutôt vers 4 ans que le jeu collaboratif se met en place). En outre, passer une voiture chacun à leur tour aurait un peu inhibé l’expérience que vivait mon enfant; un exemple, quand tu cherches à t’améliorer au basketball, tu préfères avoir un panier pour toi tout seul et lancer un ballon après l’autre. Tu as encore toutes les sensations de ton lancer précédent et des idées pour l’améliorer; s’il y a trop de délai entre les deux, c’est plus difficile de s’améliorer. De toute façon, n’étant pas prêt à jouer avec les autres, mon petit a tendance à cesser de jouer si d’autres envahissent son espace; il aurait donc laissé le jouet à l’autre et la séance d’expérimentation aurait tristement fini là.

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Un autre point contre le partage forcé, c’est que quand on demande à notre enfant de partager dès qu’un autre demande, les deux comprennent qu’il suffit de demander pour obtenir ! Et après on les traite d’enfants-rois quand on leur refuse un jouet au magasin et qu’ils font une crise (merci la cohérence !) Parfois les parents décident d’arbitrer, du genre « encore 5 minutes / encore 2 tours et après tu donnes à la petite fille » et le message est tout aussi faussé vu qu’on donne des délais extrêmement courts et qu’on force toujours l’enfant à abandonner son jouet… Et si on reconnaissait le droit de notre enfant à garder son jouet pour lui ? Est-ce que son appréhension de voir son jouet se faire casser par un autre n’est pas légitime ?

En outre, en jeune âge, un enfant croit que le jouet appartient à celui qui l’a dans ses mains; il ne comprend donc pas que « prêter » ou « partager » signifie qu’au final son jouet lui reviendra, et qu’il est toujours à lui, même dans les mains d’un autre. Soyez juste patients et confiants; chaque jour, votre enfant construit de nouveaux neurones et connexions dans son cerveau qui lui permettront à un moment de saisir le concept du prêt. En outre, en obligeant l’enfant à « partager », alors que lui se voit juste forcé à exécuter une action dont le résultat semble être la perte de son jouet, ce mot devient hautement émotionnel et peut entraîner des réactions progressivement plus intenses à mesure que vous le ressortez encore et encore dans différentes situations.

Encore une fois, essayez de pratiquer votre capacité à se mettre à sa place; en particulier, s’il a un jouet neuf, il pourrait ne pas vouloir laisser quiconque s’en approcher pendant une semaine -en tant qu’adulte, quand tu t’achètes ton premier téléphone intelligent, tu y passes tes journées entières, et si quelqu’un veut y toucher, tu lui dis t’attendre afin que tu en fasses d’abord le tour. Une solution serait de proposer à l’enfant de ne pas emmener le jouet en question au parc, ni de le laisser dans le salon si des amis viennent à la maison; en effet (ce sera un sujet intéressant pour une autre fois) ce n’est pas en frustrant inutilement son enfant qu’on construit sa résistance à la frustration.

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L’intervention des parents a également d’autres impacts; les enfants comprennent que s’ils veulent un jouet et qu’ils ne réussissent pas à l’obtenir, il suffit d’aller voir un adulte, dire : « il ne veut pas prêter ! » et ils obtiennent alors systématiquement ce qu’ils veulent. Faire intervenir une personne qui a une position d’autorité fausse la donne; les enfants, même très jeunes, peuvent résoudre des situations eux-mêmes. Ma règle est de rester néanmoins proche et d’intervenir uniquement en cas de coup ou morsure (que je tente de prévenir). Des choses extraordinaires peuvent alors survenir : un enfant qui décide finalement de prêter (il avait juste besoin de croire que c’était de son plein gré); des enfants qui subitement trouver une façon d’utiliser le même jouet ensemble (ex : un enfant court après l’autre qui tient dans ses mains le camion tant convoité par les deux; ou bien ils remplissent ensemble de sable la benne de la pelleteuse); ou encore des enfants qui décident de jouer à autre chose, ensemble ou chacun de son côté. Ne pas prêter ou ne pas jouer ensemble, c’est aussi une option valable, qui sera plus fréquemment utilisée par les enfants en bas âge, et qui ne permet aucunement de prédire les futures habiletés sociales de votre enfant.

Pour des enfants plus grands (environ 5 ans, selon leur propre évolution), se faire demander un jouet est une formidable opportunité d’apprentissage ! En effet, ils vont pouvoir apprendre à négocier directement auprès de l’autre, particulièrement dans un contexte d’objets communs, comme les balançoires au parc. Par exemple un enfant qui sait qu’il devra partir dans 10 minutes peut demander à utiliser la balançoire tout de suite, sachant qu’ensuite il sera parti et donc que son tour finira naturellement et dans pas longtemps. Il peut assurer à l’autre que s’il s’est trop éloigné, il veillera à ne pas la laisser à un autre enfant, mais bien à celui qui y était au départ. Apprenez à votre enfant à exprimer ses désirs et ses besoins et à écouter ceux des autres, et ne proposez une solution que si les deux enfants n’y arrivent pas; également, si vous faites une suggestion, insistez que ce n’est qu’une idée qu’ils peuvent remanier eux-même jusqu’à un accord commun. Vous leur inculquerez ainsi des outils précieux.

Actuellement, mon petit de 3 ans a une solution adaptée à son âge : il pointe un autre jeu du doigt, suggérant ainsi à l’autre de s’occuper différemment. Je lui ai aussi appris à dire « c’est mon tour » quand il désire garder le jouet et continuer à jouer seul -plutôt que de taper, sa réaction préférée pendant longtemps, et vers laquelle il continue à se tourner fréquemment, mais de moins en moins…

En résumé, on ne force pas à partager :

– pour s’assurer que c’est le plaisir et la motivation intrinsèque qui régissent ce geste,

– pour respecter le degré de développement de l’enfant (compréhension du concept de propriété, capacité à développer des jeux en collaboration avec d’autres personnes, niveau d’empathie qu’il est capable de présenter),

– pour permettre à notre enfant d’explorer complètement le jeu en question et de faire ses propres apprentissages,

– pour lui apprendre le respect des autres et leur droit à profiter de leurs propres possessions jusqu’à ce qu’ils en aient terminé l’exploration,

– pour éviter qu’il croie non seulement avoir besoin des adultes pour obtenir ce qu’il veut, mais aussi qu’il peut avoir ce qu’il veut quand il veut,

– pour lui permettre de pratiquer ses capacité à négocier, écouter, trouver une solution qui convient à tous.

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Cela dit, une question reste en suspens : est-ce qu’on laisse tout simplement les choses évoluer d’elles-mêmes comme je semble le suggérer ? Non, pas vraiment. Cela peut marcher parfois, mais les enfants peuvent aussi avoir besoin d’être guidés afin d’éviter qu’ils ne s’énervent trop, qu’ils se laissent emporter dans de grosses émotions et en viennent à se taper, se mordre, voire se frapper avec un jouet. On répond à la situation avec bienveillance : les enfants ont principalement besoin de se sentir écoutés par un adulte calme.

Des consignes simples sont suggérées dans cet article par Janet Lansbury; le mot qui m’aide le plus est « sportscasting« . En gros, il s’agit de décrire la situation de façon calme, sans jugement; cela revient à dire par exemple, si un enfant A prend un jouet des mains de l’autre (B) (magnifiques prénoms 😛) qui semble peu apprécier la chose, « A a le jouet dans ses mains. Mais B n’a pas fini son tour. » Si B vous regarde dans l’espoir d’avoir une intervention de votre part, expliquez-lui sereinement: « A a pris ton jouet. Tu n’es pas d’accord. » Il m’est arrivé que mon enfant soit A, et qu’en entendant cela, il regarde le jouet et le rende simplement à l’autre. Il est arrivé aussi qu’il soit B mais que A décide de garder le jouet. Je lui ai offert des options « Tu veux reprendre le jouet, ou jouer avec un autre ? » Bon là ça a été facile, il décide de partir à la recherche d’un autre jouet; sinon, j’aurais tenté d’être un modèle dans le sens où, devant mon enfant, j’aurais tenté de négocier avec A. Cela dit, l’autre parent est généralement présent, et tente de forcer à rendre le jouet; sans empêcher cette intervention, et ce parent d’être le parent qu’il veut, j’ai tendance à continuer à parler avec douceur avec l’enfant A.

Je refuse d’arbitrer qui a le droit de posséder le jouet, alors si je ne parvenais pas à éviter qu’ils se tapent dessus, je pense que j’éloignerais le jouet -en les prévenant tous les deux, en leur parlant doucement face à face. Si A veut absolument garder le jouet et B pleure, pareil : je console B en lui disant qu’il est triste, ce qui les éduque tous les deux sur les émotions, puisque A écoute probablement. Et, too bad, mais B apprend naturellement que la vie peut être injuste -au moins, il a sa maman pour compatir avec lui au sujet de ce triste fait (et plus tard, un(e) conjoint(e) et des amis).

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Je suis partie directement dans la situation conflictuelle où un enfant s’est approprié le jouet d’un autre, parce que c’est là qu’on ressent le plus le besoin de les guider, mais il peut être formateur aussi de leur parler tandis qu’ils se regardent en chien de faïence, chacun concentré sur son but : garder le jouet pour l’un / avoir le jouet qui est dans les mains du premier, pour l’autre enfant. Différentes idées sont répertoriées dans cet article, écrit par l’auteure du livre que j’ai cité plus haut; je vous les traduis plus ou moins fidèlement (j’ai changé le regroupement des paragraphes, et traduit « pony » par « robot », parce que je rencontre cela plus souvent) :

Pour l’enfant qui a/avait le jouet dans les mains :
– Tu peux jouer jusqu’à ce que tu aies fini.
– Tu n’as pas aimé quand il t’as pris le camion ? Dis-lui d’arrêter. (j’ai appris à mon enfant à dire « Stop ! C’est mon jouet / mon tour »)
– Dis-lui : « je n’ai pas fini. Tu l’auras quand j’aurai fini.”
– Est-ce que tu diras à Max quand ton tour sera fini ?
– Je vois que tu ne joues plus avec le camion; peux-tu le donner à Ben ? Il attend son tour.

Pour l’enfant qui veut le jouet:
– C’est vraiment difficile d’attendre !
– Tu es fâché. Tu aimerais tellement jouer avec le robot tout de suite !
– Tu as le droit d’être fâché, mais je ne peux pas te laisser lui prendre le jouet. (en posant une main sur le bras de l’enfant qui veut arracher le jouet des mains de l’autre)
– Je vois que Liam a toujours le robot; il joue encore avec.
– Quand il aura fini son tour, ce sera ton tour.

Enfin, je dois encore rappeler l’importance vitale du modèle parental : prêter avec bonne humeur des objets à son enfant encourage la même attitude chez lui, ou encore échanger des affaires. Par exemple, si j’ai une bouteille de liquide à bulles verte et lui une rouge, et qu’il se met à désirer la mienne, je lui montre qu’au lieu de prendre ma bouteille on peut les intervertir, afin que je puisse encore faire des bulles. Lire des livres sur le sujet et en discuter peut aussi aider l’enfant à se familiariser en douceur avec le concept.

Un impératif : ne jamais mettre de pression, surtout pour bien paraître auprès des autres parents !! Le message sous-jacent est faux, et cela fragilise l’authenticité de votre relation avec votre enfant. Tentez plutôt d’initier les autres parents à ces concepts trop peu répandus… 😉

D’autres articles intéressants :

Quand votre enfant ne veut pas prêterhttp://apprendreaeduquer.fr/enfant-veut-pas-partager-preter/

Faut-il apprendre aux enfants à partager ? : http://www.popsugar.com/moms/Should-You-Teach-Kids-Share-27333250

Le mythe du partagehttps://visiblechild.wordpress.com/2015/01/21/say-youre-sorry/

Donner des outils à nos enfants plutôt que de les forcer à partager : http://www.popsugar.com/moms/Teaching-Children-Share-37571333

9 raisons de ne pas demander à vos enfants de partager : http://www.scarymommy.com/why-i-wont-make-my-kids-share/

C’est le mien ! : http://www.slate.com/articles/life/family/2011/10/children_and_sharing_don_t_force_kids_to_share_.html

C’est correct de ne pas partager ses jouets (d’autres habiletés sont à travailler préalablement)  : http://notjustcute.com/2014/03/11/its-ok-not-to-share-section-3a-sharing-toys/

Pourquoi donc forcer les enfants à partager ?? : https://loveparenting.org/2013/11/25/the-practicalities-of-not-forcing-children-to-share-and-dealing-with-snatching/

Merci de ne pas obliger mon enfant à partager avec le tienhttp://www.mothering.com/articles/please-dont-make-kid-share-mine/

Quelques règles simpleshttps://imperfectfamilies.com/10-sharing-rules-every-sibling-know/

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