Ma fausse fausse-couche

Un jour, j’ai cru faire une fausse-couche.

Vu mon titre, vous savez déjà que, finalement ce n’était pas le cas. Cela dit, si j’ai cru cela, c’est pour d’assez bonnes raisons, puisqu’il s’agit d’un mélange d’incompétence d’un membre de personnel hospitalier, et un tel degré de confusion et de tristesse de ma part que je n’ai pas pensé à remettre ses agissements en question.

J’ai découvert que j’étais enceinte début décembre 2012, après environ 7 mois d’essais; c’était un bébé qui était voulu, et attendu avec impatience. J’ai donc su que j’étais enceinte très rapidement, puisque j’ai fait un test après 2 jours de retard de règles. Au début, je n’avais strictement aucun symptôme, puis au bout d’environ 3 semaines, soit le 21 décembre précisément, au cours d’un souper chez une amie, je suis allée aux toilettes, et je saignais.

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J’ai essayé de ne pas paniquer. Je savais que ça arrive, de saigner en cours de grossesse. Mais je n’étais plus capable de suivre la conversation; je suis rentrée un peu vite, en prétextant être fatiguée de ma semaine. J’ai tenté d’appeler la ligne Info-santé; j’ai attendu plus de 30 minutes avant de pouvoir parler à quelqu’un, 30 minutes au cours desquelles j’ai fait des allers-retours entre la toilette, où je constatais à chaque fois un nouveau saignement, et mon ordi, où je cherchais des infos sur les fausses-couches.

L’infirmière m’a dit qu’elle voyait là un risque de fausse-couche. Il fallait que je me repose et que je consulte un médecin dans la semaine. J’avais un rendez-vous planifié le 11 janvier (jour de ma fête !) pour mon premier suivi de grossesse : elle m’a donc conseillé de tenter d’avancer le rendez-vous. Elle m’a aussi énuméré les symptômes d’une hémorragie, à surveiller afin d’aller d’urgence à l’hôpital si l’un d’eux se manifestait. Mon chum est rentré d’une autre soirée peu après, et je me suis enfin permis de pleurer.

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Le problème c’est que le lendemain, c’était un samedi; j’ai quand même essayé d’appeler mon médecin, mais j’ai juste pu laisser un message sur la boîte vocale de son assistant. Le week-end s’est poursuivi dans la déprime, les saignements se poursuivant; pas beaucoup à la fois, mais persistants.

Le lundi, l’assistant m’a rappelée pour me dire que mon médecin était en vacances et que je devais plutôt aller aux urgences. Je suis allée à l’hôpital le plus proche de chez moi. On était le 24 décembre, il neigeait un peu, la température était douce. Tandis que je traversais un parc, les flocons virevoltaient autour de moi; ça aurait pu être une si belle journée d’hiver…

Je n’ai pas beaucoup attendu pour accéder au triage, 30 minutes environ. L’infirmier a mesuré mon pouls, ma température et ma pression, m’a demandé si la grossesse était désirée (oui) et de combien j’étais enceinte (environ 5 semaines). Il m’a alors dit que tout était correct, je n’étais pas en train de faire une hémorragie au vu de mes signes vitaux, et j’allais tout expulser naturellement vu que la grossesse était très peu avancée. Bref, je pouvais rentrer chez moi et en faire un autre.

Il a littéralement dit ça. Un autre ?!

Je suis sortie. J’étais dans une sorte de brouillard, je flottais un peu; je n’étais pas sûre si je pouvais prendre ça pour une confirmation que j’avais fait une fausse-couche. J’avais passé le week-end à consulter des forums, et les filles en situation de fausse-couche probable se faisaient faire des échographies et des mesures du taux d’hormone de grossesse dans le sang. J’aurais aimé constater sur une échographie que mon utérus était désormais vide. J’avais l’impression que ça m’empêchait de faire mon deuil, en plus de laisser planer un doute; j’avais trop saigné pour qu’il y ait vraiment un doute, mais j’aurais quand même voulu une autre preuve encore plus tangible…

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J’ai décidé de ne pas annuler mon rendez-vous de suivi de grossesse, en me disant que ça allait être un suivi de fausse-couche; d’ailleurs, j’avais des tiraillements dans le bas du ventre, donc je voulais un avis de médecin pour être sûre que tout allait bien à ce niveau, pour le moment où on allait réessayer… J’ai passé 3 semaines un peu déprimantes, entre Noël et mon anniversaire. Je me suis permis de vivre ma déprime à mon rythme, c’est-à-dire de me laisser être triste quand ça me tentait, tout en écoutant mes envies, comme celles de manger des sushis ou de boire deux verres d’alcool le soir du nouvel an.

Puis le 11 janvier, un vendredi, je suis allée à mon rendez-vous. Le médecin -une femme- m’a à peine écoutée : elle a rapidement demandé à m’ausculter. Elle m’a tâté le ventre, m’a dit que j’avais « l’utérus distendu », m’a redemandé les dates de mes dernières règles et de la supposée fausse-couche, et a voulu que je lui réexplique pourquoi je pensais avoir fait une fausse-couche. Elle a eu un sourire en coin, qu’elle tentait de cacher -et elle était vraiment pas bonne pour ça. Elle a dit qu’elle n’était pas persuadée que j’avais fait une fausse-couche, et que ça prendrait une prise de sang et une échographie pour confirmer.

Ah bon.

En fait, merci. Enfin une parole sensée.

Elle m’a fait les ordonnances, et j’ai presque couru chez moi pour appeler plein de cliniques. J’ai obtenu un rendez-vous pour le lundi après-midi; j’ai alors passé le week-end à être profondément confuse… J’avais des symptômes contradictoires : certains parlaient en faveur d’une grossesse en cours (taille d’utérus un peu élevée pour une grossesse qui se serait arrêtée depuis 3 semaines, nausées et troubles de l’appétit…) D’autres démontraient le contraire, notamment la présence de caillots lorsque j’avais saigné 3 semaines plus tôt, et le fait que je me sentais plus légère et avec plus de souffle depuis la fausse-couche… jusqu’au dimanche soir où j’ai été essoufflée dans des escaliers. J’avais l’impression d’avoir enfin à peu près fait le deuil du bébé, et voilà qu’il était peut-être toujours là et qu’on venait de passer 3 semaines déprimantes pour rien !!

Le lundi matin, je suis allée faire des prises de sang dans un hôpital public, et l’après-midi les échographies à une clinique privée, puisque dans le service public j’aurais dû attendre quelques semaines. Arrivée à la clinique, j’ai eu un moment d’inquiétude car mon rendez-vous ne figurait pas à l’agenda… mais qu’à 140 $ l’échographie de 5 minutes, ils m’ont trouvé de la place quand même. Je me retrouve ventre à l’air à côté d’une échographiste, et face à un écran tout noir; elle a posé la sonde contre ma hanche droite, et on ne voyait pas grand-chose, mais je savais qu’elle était trop sur le côté. J’ai retenu mon souffle en attendant qu’elle se déplace plus au centre.

Pfff.

Bonjour bébé !

Il était là.

Bien vivant.

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Il se tortillait un peu et ne ressemblait pas à grand-chose, mais je l’ai trouvé terriblement beau. Et tout à coup, alors que j’étais captivée par ce que je voyais à l’écran, j’ai vu du coin de l’œil l’échographiste appuyer sur un bouton.

Boom-boom-boom.

Le petit avait un cœur qui bat très fort (164 exactement !) Là c’était trop, j’ai eu une larme qui a coulé du coin de mon œil droit… Elle a pris quelques mesures et m’a demandé de retourner en salle d’attente le temps qu’elle écrive un rapport. Celui-ci racontait que le fœtus était complètement normal, avec une longueur totale en accord avec l’avancement prévu de la grossesse (4 cm déjà), et un placenta sain. Bref, rien ne pouvait aller mieux. J’avais été complètement schizophrène pendant 3 jours, entre la visite chez le médecin et l’échographie, et j’étais arrivée à la clinique totalement aussi prête à recevoir un diagnostic « enceinte » que « pas enceinte ». Un 50/50 parfait, malgré les doutes.

Une hypothèse de l’échographiste est que j’aurais pu avoir des jumeaux, et que l’un n’était pas viable ou ne s’était jamais développé; mon corps aurait juste expulsé celui-là. Mais 3 semaines plus tard, impossible de vérifier cela. J’ai revu mon médecin 2 jours plus tard, qui avait reçu entre-temps les résultats de la prise de sang et avait été drôlement contente pour moi en les lisant. Elle a préféré l’hypothèse de saignements d’implantation, même si ceux-ci surviennent généralement plus tôt dans la grossesse et sont peu abondants. Perso, j’ai fait la paix avec le fait qu’on ne saura jamais ce qui s’est passé.

J’avais un peu envie d’oublier ça, mais à l’échographie suivante, à l’hôpital cette fois (un autre, du même réseau), mon regard a accroché une affiche qui énonçait les valeurs de l’hôpital. L’employé au triage ne les avait pas respectées. J’avais le droit de me plaindre; j’ai hésité car je n’avais pas envie de remuer tout ça, puis je me suis ravisée. Ce qui m’était arrivé était inacceptable. J’ai rapidement rédigé une page de plainte, et je l’ai envoyée au département adéquat.

La commissaire aux plaintes m’a rappelée rapidement pour être sûre de comprendre; elle ne trouvait pas mon dossier, et croyait qu’un médecin avait refusé de me faire échographie et prise de sang. J’ai réexpliqué que c’était au triage, et rappelé la date, l’heure, et le fait que l’infirmer avait un physique asiatique. Si elle ne trouvait pas mon dossier, ce gars-là était facile à retrouver et il devait se rappeler minimalement de mon cas.

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Son enquête a été très rapide. Elle a pu m’expliquer ce qui s’était passé. Cet employé était nouveau et provenait des urgences d’un autre hôpital qu’elle ne voulait pas me nommer. Là où il avait travaillé précédemment, pour une suspicion de fausse-couche survenant aussi tôt dans la grossesse, la façon dont il m’a traitée était la pratique courante, c’est-à-dire renvoyer la patiente chez elle sans aucun examen. Or ceci ne correspond en rien à la pratique de l’hôpital où je m’étais rendue : la patiente doit obligatoirement rencontrer un médecin, peu importe l’avancement de la grossesse. D’ailleurs, quand elles se sont parlé, la commissaire aux plaintes et la superviseure de l’employée ne comprenaient même pas que certains hôpitaux aient de telles pratiques, surtout que la patiente peut se tromper dans l’avancement de sa grossesse. Elles étaient terriblement étonnées, ce qui confirme l’impression que j’avais eue à son premier appel, à savoir qu’elle avait un mal fou à croire que j’avais réellement vécu ce que je racontais dans ma plainte -pas que je mentais, mais que c’est incroyable de s’être fait refuser de voir un médecin pour un tel cas.

L’employé avait été interrogé et rencontré dans le cadre d’un conseil disciplinaire; il s’est fait recadrer, tant au niveau de sa pratique, que concernant son niveau d’empathie (j’avais signalé qu’il m’avait conseillé nonchalamment d’en « refaire un autre »). Il avait pourtant validé que la grossesse était voulue, et avait traité mon cas avec une légèreté complètement inappropriée. Au final, la commissaire s’est excusée au moins 4 fois de la part de l’hôpital pour cette histoire abracadabrante, et m’a remerciée au moins autant de fois puisque ma plainte a permis de recadrer la pratique de cet employé, et ainsi éviter que d’autres femmes soient traitées de la même façon.

Ça m’a fait du bien d’apprendre que ce que j’ai vécu ce jour-là, comme me disait mon instinct, ça n’avait pas d’allure. Mon chum avait été aussi confus que moi, et ni lui ni aucun de mes amis n’avait pas pensé à me conseiller d’aller voir un autre médecin ou un autre hôpital. On y aurait peut-être pensé si je n’avais pas eu le rendez-vous de suivi de grossesse déjà planifié 3 semaines plus tard. Ce que je retire de l’histoire, c’est à quel point il faut t’écouter; j’aurais dû insister pour une échographie ou trouver un autre moyen d’en passer une, parce que même si ça avait été médicalement injustifié, ça m’aurait aidée à passer à travers de façon moins traumatisante. Par contre, quand je me suis décidée à porter plainte alors que, quelque part, j’avais envie de laisser tout ça derrière moi, j’ai non seulement eu confirmation que je n’avais pas été traitée correctement (même si le fait d’être toujours enceinte était assez parlant en lui-même), mais j’ai aussi pu aider à éviter que d’autres femmes (et donc d’autres couples) vivent la même chose.

Je garde aussi de tout cela une empathie particulière pour toutes les femmes qui passent à travers l’épreuve de la fausse-couche. Même si la mienne était finalement fausse, elle a été réelle durant 3 longues semaines. Brutalement réelle.

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