Les violences éducatives ordinaires n’ont rien de banal

La notion de VEO est -de façon ironique- un concept assez violent pour bien des parents. Comment ça, c’est une violence de forcer son enfant à mettre des mitaines quand il fait -20 degrés dehors ? Quoi, le féliciter quand il va sur le pot, c’est violent aussi ? Nan mais là, je ne suis pas en train de lui donner des coups !

Pour bien des gens (et c’est encore plus criant pour ceux qui prônent la fessée, mais ce sera l’objet d’un article à part), la violence commence quand il y a des coups. Ils ont bien entendu parler aussi de violences psychologiques, ils n’en renient pas l’existence, mais dans leur esprit, il s’agit plutôt d’intimidations en milieu de travail, ou éventuellement au sein d’un couple.

Et pourtant…

Il y a souvent beaucoup de violence à être un enfant. Un nombre impressionnants de comportements des adultes communiquent une idée atroce : les enfants ne sont pas des êtres humains. Ils sont inférieurs aux adultes. Ils ne méritent pas leur respect. Ils faut les « tenir », imposer des règles arbitraires et rigides, les menacer ou crier pour obtenir d’eux ce qu’on veut. Ils se font dénigrer alors qu’ils pleurent quand leur assiette préférée s’est cassée, ils se font dire « c’est pour ton bien! » quand leur parent leur impose un pull en laine qui pique ou encore ils se font manipuler quand les parents leur offrent des cadeaux (autocollant, bonbon…) chaque fois qu’ils vont sur le pot. On leur impose de faire pipi en public si on est au parc, même s’ils disent clairement être mal à l’aise, on parle d’eux devant eux à la troisième personne comme s’ils étaient transparents et on les maintient à table jusqu’à ce qu’ils aient fini leur assiette. Quand ils disent « non », ils sont en « opposition » ou « refusent de collaborer » : ils n’ont pas le doit d’avoir un avis différent des adultes qui les entourent.

Ces exemples vous parlent ? Ils décrivent tous des VEO.

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Le concept de VEO repose sur les travaux d’Alice Miller notamment; par la suite, Olivier Maurel (auteur notamment d’un ouvrage sur -contre- la fessée) a fondé l’Observatoire de la violence ordinaire -une association, et un site Web passionnant à lire au complet.

Les VEO, comme on peut le deviner à travers mes exemples, c’est un ensemble de comportements non respectueux envers l’enfant; cela comprend des maltraitances plus faciles à détecter (ne pas nourrir l’enfant, ne pas lui offrir des vêtements adéquats, le frapper, l’humilier en public…) mais également tous les autres comportements traditionnellement vus comme « éducatifs » par une bonne proportion de la population : moquerie, jugements, menaces, cris, punitions, manipulation (récompenses, retraits de privilège, chantage affectif), isolement, indifférence, mensonges, retrait d’amour pour obtenir que l’enfant fasse ce qu’on lui demande. Une liste assez exhaustive peut être consultée sur cette page. Rappelons qu’une fessée, ou une petite tape derrière la tête, ça s’appelle aussi frapper (oui, j’ai entendu des gens prétendre que non -puisque c’est éducatif !- plus souvent que je ne l’aurais cru possible). À ce sujet, il se passe un truc extraordinaire : on se dit être une espèce évoluée, alors qu’on frappe les êtres les plus faibles de notre population !

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Parmi les effets négatifs des VEO, l’enfant qui en est victime vit dans un stress élevé; par exemple, il ne sait jamais quand son père va se mettre à frapper, ou sa mère à crier -ou qu’ils vont carrément l’ignorer, comme s’il était absent. À noter que le fait de voir ses parents se frapper ou crier l’un sur l’autre fait évidemment partie des VEO lui aussi : même si l’enfant n’est pas l’objet direct de la violence, il en est le témoin, et personne ne l’entoure pour le laisser exprimer ses sentiments face à la situation, ni pour valider son impression profonde que ceci n’est ni normal, ni acceptable comme comportement.

Comme ces comportements dépendent généralement du propre stress et de la fatigue des parents, l’enfant ne peut pas vraiment prévoir lequel de ses propres comportements va générer la réponse violente du parent. Il en résulte une tension continuelle, puisque la claque, les insultes ou le hurlement peuvent apparaître à tout moment. Ce stress peut avoir des répercussions autant au niveau physique (enfant qui perd l’appétit, s’alimente mal, qui présente des retards de croissance) qu’au niveau des habiletés cognitives (difficultés d’apprentissage notamment; concentration et mémoire subissent le contre-coup de ce stress).

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L’enfant intègre également la notion qu’il est acceptable de manipuler, voire de frapper, quelqu’un qui est à la fois plus petit (moins fort) et sur lequel on a de l’autorité -via par exemple le chantage, les humiliations ou les insultes. À l’âge adulte, il lui sera plus difficile, par exemple, de s’exprimer s’il se fait intimider par son patron, car le comportement paraît acceptable -même s’il est profondément désagréable. L’enfant apprend donc la soumission à une autorité menaçante. On observe alors dans les cours d’école des enfants qui reproduisent le comportement appris à la maison, par exemple des groupes de « grands » qui excluent, voire insultent ou frappent, des plus petits, avec le seul motif qu’ils sont plus grands. À l’âge adulte, cela peut se traduire par des comportements de recherche de soumission de la part de leur conjoint et de leurs enfants, de façon généralement inconsciente.

Les VEO entament grandement la confiance en soi de l’enfant; comme son attachement pour ses parents est grand, et que ceux-ci semblent détenir la vérité, l’enfant qui se fait frapper pense qu’il l’a mérité. Il est trop jeune pour comprendre que ce sont les adultes qui ont tort. Je ne parle pas évidemment pas d’adolescents qui, eux, comprennent mieux l’injustice dont ils sont victimes et peuvent aller jusqu’à planifier de fuguer, voire de tuer leurs parents- le passage à l’acte est heureusement plus rare. Également, puisque ses émotions ne sont pas entendues, l’enfant apprend à se couper de son propre ressenti, à enfouir profondément les élans de son âme et de son cœur face à ces violences, diminuant ainsi notamment son empathie, et le prédisposant à adopter les mêmes pratiques plus tard. Il croit comprendre que les émotions sont une mauvaise chose, quelque chose à cacher, dont on doit avoir honte.

Comme l’enfant est conditionné à obéir, cela entame grandement sa capacité de décision et à faire ses propres choix. Il se fait dire qu’il a toujours tort, se sait jamais assez bien, et il n’a aucunement le droit de se tromper -alors que la façon d’apprendre la plus puissante est par le jeu et l’expérimentation. Il n’a aussi aucun droit sur son propre corps : les petites filles qui se font percer les oreilles « parce que c’est joli », les garçons circoncis « par tradition », les enfants qui se font forcer à manger « parce que c’est bon », ou changer de maillot de bain en public parce que « tout le monde a déjà vu un enfant nu », ceux qui sont forcés de se coucher parce que « c’est l’heure », en déduisent que l’usage de leur propre corps le relève aucunement de son consentement. Ceci peut entraîner de nombreux problèmes plus tard, comme un manque d’estime de soi-même, de son image corporelle, de sa propre valeur, voire des difficultés au niveau de sa vie sexuelle.

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Si les VEO sont utilisées, c’est d’une part parce qu’elles des effets « positifs  » à court terme : l’enfant adopte enfin le comportement désiré par le parent. Cependant, comme vu plus haut, il faut considérer le long terme, qui lui parle en défaveur de ces pratiques -à la base, le simple fait de crier ou parler sèchement à son enfant, et de le voir baisser la tête ou pleurer, devrait enclencher un comportement empathique du parent. Sauf que…

il s’agit généralement d’un héritage, les parents ayant été élevés de la même façon, et ne recherchant pas d’alternatives. À ce sujet, il est étonnant de constater qu’un grand nombre de personnes élevées dans la violence la défendent; plusieurs discussions m’ont menée à une conclusion : de nombreuses personnes semblent mal à l’aise de critiquer leurs parents, sans être capables de comprendre que le fait d’aimer quelqu’un ne présente aucune contradiction avec le fait d’avoir détesté un de leurs comportements passés. Également, l’argument classique « j’ai été élevé comme ça et je suis devenue une personne bien » est souvent ressorti, alors que ces personnes ne se rendent pas compte qu’elles valident ainsi l’utilisation de la violence sur une population fragile ! Est-ce là la définition d’une « personne bien » ? Un autre point très difficile à vivre, c’est l’idée que cette violence aurait pu leur être épargnée; avec des parents différents, ou qui auraient pris un peu de temps pour penser à ce que leurs enfants ressentaient, ou encore si l’enfant avait pu parler à un autre adulte de confiance… C’est très confrontant, et ça vient réveiller l’enfant endolori et endurci qui sommeille au fond du parent; celui qui aurait voulu plus d’amour, d’écoute, de compréhension. En quelque sorte, on fait payer nos enfants pour ce qu’on a subi nous-mêmes…

 

Comment sortir des VEO ?

  • Réfléchir aux valeurs que nous voulons transmettre à nos enfants, et en quoi nos comportements les reflètent -ou non.
  • Lire, s’informer; une bibliographie assez importante peut être trouvée sur cette page.
  • Faire une thérapie pour soigner votre enfant intérieur meurtri.
  • Échanger avec des personnes ayant les mêmes aspirations (groupes Facebook; ateliers pour parents dans votre région, d’inspiration Filliozat, Faber et Mazlich, communication non violente…).

Et lire des blogues anti-VEO 😉 Je pense creuser un peu plus certains thèmes (par exemple les systèmes de récompenses). J’avais débuté avec l’utilisation des félicitations. Merci de me suivre !

 

Quelques autres articles de l’OVEO  à consulter :

L’usage de la VEO est contre-nature : http://www.oveo.org/la-violence-educative-un-comportement-contre-nature/

L’adultisme, un poison pour la relation parent-enfant : https://www.oveo.org/ladultisme-ce-poison-invisible-qui-intoxique-nos-relations-avec-les-enfants/

Les racines de la violence en 12 points : http://www.alice-miller.com/les-racines-de-la-violence/

Études sur les effets des VEO : https://www.oveo.org/etudes-scientifiques-sur-les-effets-de-la-violence-educative-ordinaire/

Des idées pour passer de la VEO à une parentalité respectueuse : http://education-bienveillante.fr/comment-passer-de-la-veo-a-leducation-bienveillante/

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