Les « bonnes manières » : ça s’apprend, naturellement

Les parents ont toujours tout plein de bonnes intentions, mais ils ont énormément de doutes aussi. Du coup, dans l’espoir que leurs enfants acquièrent différentes compétences le plus vite possible, et si possible les premiers dans leur groupe (une preuve qu’ils ne sont pas « en retard » ?), de nombreux parents forcent un grand nombre d’apprentissages.

Sauf que si on revient aux meilleures façons d’apprendre, c’est rarement avec des sermons, des menaces, des punitions, du chantage, ni même du renforcement positif. Pour ceux qui ne savent pas ce que veut dire ce dernier mot, il s’agit de toutes les techniques qui consistent à forcer un enfant à faire quelque chose, mais caché derrière quelque chose de ludique, comme un cadeau, un compliment, ou un « tableau de motivation » (n’ayant pas envie de m’étendre sur le sujet, voici ce que c’est : http://naitreetgrandir.com/fr/etape/1_3_ans/comportement/fiche.aspx?doc=tableau-de-motivation) Si vous suivez bien, ce genre de méthode est une VEO d’ailleurs.

Les enfants apprennent principalement par deux moyens : l’expérimentation et l’exemple. Ils vont reproduire ce que fait le parent, extrapoler à partir du même mot entendu dans différentes situations, des mêmes attitudes vues dans des contextes variés, et se créer leurs références internes.

bonjour-869208_1280.jpg

Une éducation respectueuse doit donc prendre cela en compte -c’est la philosophie que j’exposais dans mon article sur le « partage ». Or la question des « bonnes manières » semble encore plus épineuse : avoir un enfant qui refuse de prêter son jouet, bah ça peut aller, éventuellement on va plaisanter à ce sujet pour cacher sa gêne (quoique certains extrapolent déjà qu’ils sont en train d’élever « un égoïste » :-O) Mais quand un enfant ne pas pas « bonjour » ou « merci », ou encore demande quelque chose sans ajouter « s’il vous plaît », j’observe de nombreux parents qui le prennent mal, l’obligent à reformuler sa phrase, ou le grondent parce qu’il n’est « pas poli ».

Il y a plusieurs choses à décortiquer dans ces comportements; d’abord, l’enfant n’est jamais l’origine de votre inconfort, votre gêne ou même votre colère. Ces sentiments viennent d’attentes déraisonnables de votre part -oui, même si vous voulez faire plaisir à votre vieux grand-père de 90 ans qui s’offusque systématiquement quand on ne le remercie pas après avoir eu un cadeau : c’est à vous de vous libérer du poids des contraintes que semblent vous imposer les autres : famille, amis, collègues, croyances que vous avez développées en lisant certains livres ou articles, … Parce qu’au final, le plus important, ce sont vos propres valeurs; à quel point êtes-vous sincèrement d’accord avec ces contraintes ? À quel point pensez-vous qu’elles sont réellement porteuses de sens, qu’elles sont appropriées ? Et pour revenir à votre vieux grand-père, si vous ne le contredisez jamais, vous entretenez son propre mythe; il ne va pas faire une attaque cardiaque si vous expliquez que forcer quelqu’un n’est pas un comportement empathique.

Ensuite, justement, forcer un enfant à dire des mots qu’il ne comprend pas ou dont il n’est pas capable de saisir l’utilité -voire pire, l’obliger à remercier pour un cadeau qu’il déteste, ou le forcer à dire à un autre enfant qu’il est désolé alors qu’il est encore en colère et sur le bord de le taper à nouveau- c’est lui demander de ne pas être authentique, et de mentir. Je vais disséquer un à un quelques-uns de ces mots pour lesquels les enfants se font si souvent réprimander s’ils ne les prononcent pas très tôt :

thanks-1209247_1280

Désolé : quand on se dit désolé, on exprime un regret pour des actions ou des paroles qui ont blessé l’autre. Ça peut avoir été intentionnel ou non, l’effet peut avoir été plus fort que ce qu’on pensait ou non, mais à un moment, on se rend compte que l’autre est attristé, choqué, peut-être fâché, ou profondément déçu par nos actes. On ressent ces sentiments par effet miroir, et le « je suis désolé » sort alors du fond du cœur, pour alléger la peine de l’autre. Parfois on n’a pas réellement compris ce qui a blessé l’autre, et il est toujours intéressant d’en discuter afin d’éviter de se retrouver dans le même type de situation prochainement. Personnellement, je préfère qu’on ne me dise rien plutôt qu’un « je suis désolé » lancé à la va-vite et aucunement sincère, qui est là pour dire qu’on s’est « excusé » alors qu’on se fiche de ce que ressent la personne à qui on le dit. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis doublement contre forcer les enfants à le dire : j’en observe au parc qui semblent penser pouvoir faire ce qu’ils veulent (ne pas attendre son tour, lancer du sable sur la tête de l’autre, piquer un ballon, …) parce qu’il suffit de se dire désolé si un adulte fait une remarque. Se dire désolé permet d’acquérir l’immunité, de retirer sa responsabilité. À bien y réfléchir, le message qu’on véhicule ainsi est assez atroce.

On ne peut forcer des sentiments; on ne peut pas obliger l’enfant à regretter d’avoir tapé l’autre. Pourquoi donc se dire désolé si on ne l’est pas ? Certes, ceci se fait entre adultes; on appelle d’ailleurs « les bonnes manières » le « lubrifiant social ». En gros, vos collègues vont vous détester si vous ne dites pas bonjour le matin, merci quand ils vous proposent un café, et désolé si vous les bousculez par inadvertance en tournant le coin d’un couloir. Mais d’une part, on parle ici de situations anodines (pas de gros sentiments en jeu quand on reçoit un petit coup d’épaule de la part de quelqu’un trop pressé qui a le nez sur un document / contrairement à un enfant qui se ferait arracher des mains son jouet préféré!) et de personnes dont le cerveau est mature, qui ont des capacités d’analyse et de résilience plus élevées (si la personne qui nous a bousculé ne s’excuse pas, on peut carrément le prendre à la rigolade et se dire que notre collègue est tellement tête-en-l’air qu’il ne s’est pas aperçu de ce qu’il faisait; ou encore compatir et se désoler qu’il soit si stressé ou surchargé de travail. Un enfant n’aura pas ce recul-là).

Mais comment apprendre à votre enfant à s’excuser ? Je l’ai dit : par le modèle. Quand vous êtes désolé, dites-le. Particulièrement si vous avez crié ou fait une chose au sujet de laquelle vous vous sentez mal ensuite. Quand votre enfant tape un autre, dites à ce dernier que vous êtes désolé (parce que vous le serez probablement, de façon très sincère, puisque vous êtes en face d’un enfant qui a mal ou qui est choqué de s’être pris une tape). Demandez aussi à votre enfant s’il a une idée de ce que ressent l’autre enfant. Faites-lui remarquer les larmes de l’autre, les sourcils froncés. Faites un lien avec la veille quand son frère lui a arraché son camion préféré des mains. Petit à petit, il va créer des connexions dans son cerveau, comprendre les émotions des autres et les dissocier des siennes. Et comprendre la douceur qu’il y a à entendre le mot « désolé » de la part de quelqu’un qui nous a blessé et qui regrette, sincèrement.

Et croyez-moi : votre enfant adoptera ce mot lui aussi, petit à petit.

sparkler-677774_1280

Cela dit, je trouve plus de réconfort quand la personne peut être spécifique et m’offrir des garanties. Dire « je ne sais pas ce que j’ai fait mais je suis désolé » ouvre la porte à ce que la personne puisse me blesser encore; ou encore si quelqu’un qui me crie dessus et en conclut  » je suis désolé, mais ça arrive » je préférerais que cette personne me dise qu’elle va analyser pourquoi elle a perdu son calme et qu’elle envisage de travailler sur l’expression de ses émotions et de ses besoins. Heather Schumaker propose d’ailleurs aux enfants de prendre action, par exemple d’aller chercher un mouchoir pour un enfant qui pleure (ou qui saigne), et de prendre une résolution; avec mon petit de 4 ans, quand il pousse violemment un enfant qui est en train de poser la main sur son jouet, on discute à essayer de dire la prochaine fois « c’est mon jouet ». Et même, on en discute avec l’autre enfant; j’explique que je suis désolée qu’il soit tombée, et que mon garçon tentera de lui parler la prochaine fois. Puis je le remercie pour mon écoute -les enfants ont l’air assez fasciné par mes mots en général, est-ce que personne d’autre ne leur parle ainsi ?

 

Merci : quelqu’un vous a fait un cadeau ou rendu un service. Dites-vous réellement toujours merci ? Le « merci » n’a pas besoin de passer par le mot lui-même : il y a un millier de façons, verbales et non-verbales, d’exprimer sa gratitude qui sont tout aussi satisfaisantes. Côté verbal, cela peut passer par des expressions telles que : « je t’en devrai une! », « tu me demandes n’importe quoi n’importe quand » ou encore « je ne sais vraiment pas comment j’aurais fait sans toi ». La personne n’a pas dit merci. Mais elle a exprimé combien elle était reconnaissante, et parfois de façon encore plus précise qu’un simple « merci ». Côté non-verbal, un clin d’œil, une main doucement posée sur le bras, un petit mot le lendemain, une belle fleur discrètement déposée dans la boîte aux lettres… vont être aussi parlants, peut-être même plus touchants, que le petit mot de 5 lettres qu’on exige systématiquement de la part des enfants.

Qu’on ne se trompe pas : je ne prêche pas pour l’abolition du « merci » (oui, on m’a fait ce reproche récemment !) J’aime ce mot. Il me suffit généralement, d’ailleurs, je ne cherche pas à ce qu’on me dise systématiquement avec précision ce qu’on apprécie dans le geste que j’ai fait ou les paroles que j’ai dites. Je milite uniquement pour l’abolition du fait de forcer ce mot. Comme le précédent, je n’en vois pas l’intérêt s’il ne sort pas du fond du cœur.

Chez un enfant, la reconnaissance peut s’exprimer avec une joie débordante en ouvrant un cadeau; au lieu de commencer à demander « c’est quoi le mot magique? » (note : chaque fois que quelqu’un demandera ça à mon gars, je répondrai « abracadabra »), on pourrait plutôt le laisser exploser d’enthousiasme et se laisser envahir soi-même par ce sentiment, et comprendre qu’il vient de remercier très chaleureusement la personne qui lui a offert l’objet en question. Si on est mal à l’aise et que la personne en face semble attendre absolument un mot magique, dites « hocus pocus« . Ou dites merci vous-même. À moins que votre enfant ne soit encore en train de hurler de joie, il l’entendra. Il l’entendra aussi toutes les fois où lui-même ou une autre personne fait quelque chose pour vous et que vous remerciez en retour.

Si votre enfant semble plus timide, vous pouvez suggérer, sans insister, d’écrire un petit mot, faire un dessin, une photo ou une vidéo pour remercier la personne quelques jours plus tard. C’est une façon encore plus belle de remercier ! Vous risquez à nouveau de choquer la personne qui s’attend à un merci de la bouche même de votre enfant à la seconde où il ouvre le cadeau; pensez à vos valeurs, au fait que son cerveau est en plein apprentissage. Soyez sûrs de vous, et imposez votre méthode. Quand la personne recevra une adorable peinture avec des paillettes 3 jours plus tard, elle ne dira plus jamais que vous élevez un malpoli.

bouquet-1246848_1280.jpg

S’il te plaît : j’ai beaucoup de mal avec ce mot, parce que personnellement je le prononce peu. Autant je me trouve à être prolifique dans les « merci » francs et souriants, autant je dis rarement « s’il vous plaît ». Je crois que mon cerveau prend l’expression au pied de la lettre, et qu’il est évident pour moi que si la personne ne peut ou ne veut pas, elle ne fera pas ce que je lui demande. J’ai l’impression d’être infantilisante si je prends soin de préciser qu’elle fait selon ce qui lui plaît. Mais bon, je suis consciente que ceci est un problème bien personnel.

Il faut dire que « s’il te plaît » est par excellence une formule toute faite et uniquement liée aux manières. Elle ne découle pas d’un sentiment comme les deux mots précédents. Elle est là pour tempérer un peu notre demande et démontrer qu’on est conscients que celle-ci pourrait être refusée. Elle peut aussi être vue par les petits comme -justement- un mot magique qui leur ouvrira plein de portes puisqu’ils ne se feront plus accuser d’exiger (« je veux un biscuit maman! » -quand la mère en question aimerait se faire demander « puis-je avoir un biscuit s’il te plaît? ») Donc une fois qu’ils ont compris l’importance du mot, ils retombent de haut quand on leur explique qu’on n’accédera pas systématiquement à leurs requêtes -j’ai vu ça beaucoup : des parents qui forcent l’apprentissage du « s’il vous plaît » puis qui incendient leur progéniture quand celle-ci croit que toute demande qui s’accompagne de cette formule sera exaucée.

La formule peut aussi être utilisée de façon insistante pour faire plier l’autre (s’il te plaîîîîîît) et ainsi perdre son sens. Ça me fait un peu grincer des dents.

Au final, si on en revient au sens en lui-même, qu’est-ce qu’on tente d’exprimer ? Le fait qu’on n’exige rien de l’autre, qu’on ne prend pas pour acquis qu’il voudra ou pourra nous aider. Donc au final, là aussi on peut apprendre à notre enfant des façons alternatives additionnelles : faire la demande avec un sourire, l’exprimer au conditionnel (exemple adulte : « pourrais-tu m’aider à pratiquer ma présentation? »), expliquer en quoi cela nous aiderait (« si tu me montrais ta recette de couscous, je pourrais la faire pour notre repas avec ma belle-famille dimanche »), déterminer déjà ce que vous pouvez apporter l’un à l’autre (« je t’échange tes talents de correcteur contre une fournée de biscuits, si ça te dit ! »). À nouveau, je pense que cette formule de politesse a complètement sa place, mais je milite vraiment pour une sensibilité plus élevée de tout le monde, l’habilité à détecter l’intention derrière les mots utilisés et les expressions faciales : ce n’est pas parce que ma demande ne contient pas de « s’il te plaît » que je suis forcément malpolie.

seal-1347886_1280

Je passe très rapidement sur le « bonjour« , juste pour dire que je trouve cela assez inapproprié de forcer un enfant à dire cela à un inconnu -même si c’est votre grand-mère, que vous ne voyez que 2 fois par an, ou votre pharmacien qui vous conseille depuis 10 ans : aux yeux de l’enfant, ce sont des inconnus, et il est normal et même sain qu’il évite le contact avec eux.

Enfin, ces mots viennent de constructions sociales, c’est-à-dire que même si cela est un code qu’on a entre nous, qui nous permet de nous identifier et même de nous définir en tant que groupe, ce n’est pas une norme biologique, donc pas quelque chose de réellement indispensable. La preuve, c’est que de nombreuses cultures n’utilisent pas ces mots , ou pas tous. Ils prennent un sens un peu différent, selon la personne à laquelle on l’adresse, ou le contexte; ainsi, comme le vouvoiement, remercier un proche peut être vu comme une marque de distance, et non de respect ! Cela met un peu en perspective l’attachement -parfois trop intense, rigide- qu’on porte à ces mots.

 

 

Ma conclusion, c’est que les parents peuvent apprendre aux enfants les codes sociaux, les expressions pas toujours claires et parfois même vides de sens, mais que cela passe par l’exemple et non le sermon. Et que dans une démarche d’éducation émotionnelle, on devrait privilégier l’authenticité et la multiplicité des façons de s’exprimer. Rien de plus doux qu’un demi-sourire ou un clin d’œil échangé à travers une pièce avec quelqu’un que vous appréciez…

 

Quelques lectures sur le sujet :

Réflexion sur la politesse : https://enfanceepanouie.wordpress.com/2017/07/18/reflexion-sur-la-politesse-et-le-respect-de-lenfant/

Forcer les enfants à dire désolé… est-ce que ça a du sens ? : http://www.ourmuddyboots.com/forcing-kids-to-say-im-sorry/

Dis que tu es désolé ! : https://visiblechild.wordpress.com/2015/01/21/say-youre-sorry/

Une éducation respectueuse résulte-t-elle en des enfants qui n’ont aucune bonne manière ? (article avec une vidéo) : http://www.theparentingjunkie.com/single-post/2016/07/03/Does-peaceful-parenting-mean-raising-a-child-without-manners

On ne peut pas forcer les bonnes manières : http://happinessishereblog.com/2016/07/manners-cannot-be-forced/

Se focaliser sur les intentions et non sur les mots : http://www.earthbasedmom.com/dont-make-child-say-please-thank-thoughts-manners/

Comment les enfants apprennent réellement les bonnes manières : http://www.racheous.com/respectful-parenting/dont-force-manners/

Faire confiance aux enfants : ils développent les bonnes manières à leur rythme : http://www.regardingbaby.org/2016/04/02/please-thank-you-im-sorry-trusting-children-to-develop-social-skills-and-manners-in-time/

Certaines cultures n’utilisent pas le « merci » et « s’il vous plaît » : https://cupofjo.com/2015/06/saying-thank-you/

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s